Résumé : Selon Raymond Boudon, la phonologie structurale est un exemple de la pertinence de la méthode structurale. Elle entend isoler des phonèmes de la langue et les caractériser par des traits distinctifs. Ces traits ne sont toutefois pas directement testables ni falsifiables empiriquement, ce qui contrevient au critère de scientificité de Popper. Malgré cela, la phonologie structurale réussit à expliquer l’ordre d’apparition de ces phonèmes chez l’enfant grâce à ces traits distinctifs, ce qui peut nous convaincre, non pas nécessairement de sa vérité, mais au moins de sa pertinence. De manière plus générale, ce billet montre une tentative de Boudon d’enrichir le dialogue entre les sciences humaines et la philosophie des sciences.
Dans La crise de la sociologie (1971, notamment chapitre 5 ; abrégé ci-après LCS), Boudon entend enrichir le dialogue entre les sciences humaines et la philosophie des sciences. En effet, cette dernière a tendance à traiter davantage des sciences de la nature, au détriment de ces premières (LCS, p.145). Selon lui, cela s’expliquerait par la « contingence » des sciences humaines, caractérisées par des « explosions souvent sans lendemain », c’est-à-dire des développements de « disciplines », ou plutôt de « tendances », telles que la psychanalyse ou le structuralisme (puisqu’ils ont perdu de leur souffle, voire ont été considérés comme non scientifiques), mettant en exergue le caractère non « linéaire » des sciences humaines.
Mais il faut préciser ce que l’on entend par « structuralisme ». Succinctement, Boudon distingue principalement, dans Le rouet de Montaigne (2014 ; abrégé ci-après RM), un « structuralisme méthodologique » et un « structuralisme métaphysique » (RM, p.54). Dans le premier, il serait possible de ranger la phonologie structurale comme celle de Jakobson et des travaux d’anthropologie structurale, dont les objets ont pour point commun l’absence de traces écrites, rendant nécessaire la méthode structurale. Dans le second, il serait possible d’y ranger Foucault et Bourdieu (RM, pp.53-54).
Mon intention ici n’est pas de polémiquer, mais de montrer l’importance de la phonologie structurale pour enrichir les réflexions en philosophie des sciences. En effet, certains éléments de cette phonologie ont pour particularité de ne pas pouvoir être testés empiriquement. Or, la possibilité ou non de tester empiriquement une théorie, ou plus précisément, sa « falsifiabilité », constitue le « critère de démarcation » que propose Popper pour distinguer les énoncés scientifiques des énoncés non-scientifiques (1935, chapitre 1, §6). Malgré ce possible rejet, il semble difficile de nier l’importance de la phonologie structurale, que ce soit la théorie en elle-même ou par sa fécondité (comme l’attestent de nombreux travaux se revendiquant du structuralisme).
En effet, un développement remarquable de la linguistique synchronique est le structuralisme en phonologie, chez Roman Jakobson, notamment dans son premier tome des Essais de linguistique générale (2003 [1963] ; ci-après abrégé ELG). La phonologie structurale de Jakobson pose des principes permettant d’identifier des phonèmes. Ainsi, soit un discours quelconque, décomposable en morphèmes, c’est-à-dire en « constituants ultimes possédant une signification propre ». Il faut distinguer ce « niveau sémantique » du « niveau phonologique » : ces morphèmes sont eux-mêmes composés de phonèmes, unités minimales de différenciation phonologique. Il est essentiel de comprendre que ces phonèmes ont des « traits distinctifs » à partir desquels il est possible d’élaborer une « structure des traits distinctifs » (ELG, p.104). Ces traits distinctifs sont appréhendés de façon binaire : chaque phonème est défini par la présence ou l’absence de certaines propriétés (vocalique/non-vocalique, consonantique/non-consonantique, tendu/relâché, grave/aigu, etc.). C’est ainsi que Jakobson, pour la langue anglaise, a isolé 28 phonèmes. Un phonème est, par exemple, le h de « hill », qui est opposé à une position nulle ou à un silence, noté « # ». Les traits distinctifs du premier phonème « h » sont les suivants : non-vocalique, non-consonantique, tendu. Le « # » est non-vocalique, non-consonantique et relâché (LCS, p.145). Ces différences acoustiques vont de pair avec des différences dans les manifestations génétiques ou motrices lors de la production de la parole (ELG, p.128).
Il existe une tension entre les caractéristiques des phonèmes et les critères de scientificité élaborés par Karl Popper. Selon lui, le « critère de démarcation » qui permet de distinguer les énoncés scientifiques des énoncés non-scientifiques est la falsifiabilité de la théorie, notamment par l’expérience empirique lato sensu (1935, chapitre 1, §6). Il s’agit du modus tollens de la logique classique1, qui permet donc de faire avancer la science. Or la phonologie structurale est d’abord un appareil théorique qui décrit des traits distinctifs qui ne peuvent pas être constatés empiriquement. La description du silence par Jakobson l’illustre fortement : comme il ne peut pas être constaté empiriquement, sa description découle de l’application d’une théorie (un ensemble de propositions et d’axiomes) à la substance sonore de l’anglais (LCS, p.157). La théorie, en elle-même, ne conduit à « aucune conséquence qui puisse être directement confrontée à des faits » (ibid.). Il est donc impossible de falsifier la théorie. Dans cette optique, la phonologie structurale de Jakobson « rate » le test de scientificité poppérien.
Cependant, cette description des phonèmes permet d’expliquer des faits empiriques. En effet, il existe une étroite liaison entre la complexité structurelle des phonèmes tels qu’ils sont décrits dans la théorie de Jakobson et l’ordre d’apparition des phonèmes chez l’enfant (ontogénétiquement) ou l’ordre de disparition des phonèmes dans l’aphasie (LCS, p.157 ; Jakobson, 1968). Par exemple, « la première étape du langage de l’enfant commence par une distinction et la délimitation claire entre les voyelles et les consonnes »2 (Jakobson, 1968, p.69). Ensuite apparaissent progressivement les distinctions oral/nasal, et des plus spécialisées, notamment certaines oppositions de lieu d’articulation (labiale/dentale), ou bien l’opposition consonnes antérieures/postérieures qui impliquent une structuration plus complexe du système phonologique (1968, pp.71-82). Durant l’aphasie, cet ordre est inversé : ce qui a été acquis en premier (les structures simples) se perd en dernier, selon l’hypothèse de la régression (Jakobson, 1968, p.93 ; Romani et al., 2017).
La théorie de Jakobson permet alors d’expliquer des faits empiriques qu’il est difficile d’expliquer autrement car, sur ce sujet, « toute explication de caractère génétique est exclue, faute de traces disponibles » (RM, p.52 ; voir aussi ELG, p.131). Ainsi, « un certain nombre de faits viennent convaincre, non de la vérité, mais de ce que l’on pourrait appeler la pertinence de la théorie » (LCS, p.157). En somme, les entités théoriques (ici les traits distinctifs) ne sont pas directement observables, alors même qu’elles peuvent produire des conséquences empiriques.
Ainsi, malgré les critiques que Boudon adresse à de nombreux structuralismes (et cela, dès le début de sa carrière, en 1968), il est possible d’y distinguer les apports de la phonologie structurale. Ce programme a « été considéré à juste titre comme une percée scientifique » (RM, p.52). Il a suscité de nombreux travaux en sciences humaines que l’on pourrait qualifier comme relevant d’un type de structuralisme. Ici, l’importance du programme a été mise en exergue au regard aux critères de scientificité poppériens : d’un point de vue ontogénétique, l’explication de l’ordre d’apparition des phonèmes se fait par leur caractérisation théorique, laquelle n’est pas vérifiable empiriquement. C’est ainsi que la phonologie structurale a pu démontrer sa « pertinence » (LCS, p.320) bien qu’elle ne soit pas scientifique si l’on s’en tient au critère de falsifiabilité. Le cas de Jakobson suggère donc que le critère de démarcation poppérien ne suffit peut-être pas à rendre compte de toutes les formes de scientificité. Les sciences humaines ont certainement bien d’autres matières à réflexion pour les philosophes des sciences.
Références bibliographiques :
Boudon R., 1971, « Pour une épistémologie positive », dans La crise de la sociologie. Questions d’épistémologie sociologique, Genève, Librairie Droz
—, 2014, Le rouet de Montaigne : une théorie du croire. Convictions et croyances. Hermann.
Jakobson R., 2003 [1963], Les fondations du langage. Essais de linguistique générale I, Éditions de Minuit.
—, 1968, Child Language, Aphasia and Phonological Universals, De Gruyter Mouton.
Romani C., Galuzzi C., Guariglia C., et Goslin J., 2017, « Comparing phoneme frequency, age of acquisition, and loss in aphasia: Implications for phonological universals. » in Cognitive Neuropsychology, 34(7–8), 449–471. https://doi.org/10.1080/02643294.2017.1369942


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