La place du désordre est un ouvrage de Raymond Boudon initialement publié en 1984. Il marque le début d’une inflexion de ses travaux vers une « généralisation de sa théorie de la rationalité » (Cherkaoui, 2000, p.137; voir aussi Boudon, 1986). En effet, si c’est le changement social dont il est question tout au long du livre, les conséquences épistémologiques de cette étude s’étendent à l’ensemble de la sociologie et aux sciences sociales.
Boudon s’attaque aux philosophies de l’histoire qui se présentent comme scientifiques, tout simplement car elles sont démenties par les faits. Il s’agit donc d’une critique a posteriori des tentatives de formulation de lois de l’histoire et des visions téléologiques de cette dernière. Pour être plus précis, c’est le statut épistémologique de ces « lois » qui est à revoir : il ne faut pas les considérer comme réalistes, c’est-à-dire décrivant nécessairement la réalité sociale, mais comme des théories formelles, ou modèles, auxquels il faut expliciter les conditions que le réel doit remplir pour que ce modèle puisse effectivement s’appliquer.
Boudon préconise alors un autre programme de recherche (au sens de Lakatos), qui se fonde sur son individualisme méthodologique (le changement social est le fruit de l’agrégation des actions individuelles) et l’élaboration de modèles formels pour rendre intelligible le changement social.
Structure du livre
Il est donc possible de distinguer une pars destruens et une pars construens. Le chapitre 1 dresse une typologie des théories du changement social existantes qui seront critiquées dans les chapitres 3 à 5. Le chapitre 2 pose les jalons de l’individualisme méthodologique qui prend acte de la place du hasard (du désordre) et dont les conséquences épistémologiques pour l’analyse du changement social seront détaillées dans les chapitres 6 et 7 ainsi que dans l’épilogue.
Résumé
Pars destruens
Mon choix de scinder le livre en une pars destruens et une pars construens se justifie par la posture éternellement critique qu’endosse Boudon : « je me reconnais dans cette étiquette kantienne, dans la mesure où plusieurs de mes travaux proposent un examen critique des théories antérieures » (2003, p.123).
Chapitre 1 : Une typologie des théories du changement social
Quelles sont donc ces « théories antérieures » en matière de changement social qui seront critiquées ? Boudon en propose une typologie synthétisée dans le tableau ci-dessous (p.31). Pour ne prendre qu’un exemple, la loi des trois états de Comte, selon laquelle les connaissances humaines passent par trois étapes successives (théologique, métaphysique et positive), est aujourd’hui démodée (p.20). Les lois des deuxième et quatrième types font l’objet d’un examen plus précis dans les chapitres suivants.
Tableau 1. Anatomie d’un programme : quatre types de théories du changement social (p.31)
| Définition | Exemples | |
| Premier type | Recherche de tendances | Comte : loi des trois états |
| Deuxième type | a. Lois conditionnelles (si X, alors Y) b. Lois structurelles | – Parsons : industrialisation → famille nucléaire – Nurkse : cercle vicieux de la pauvreté |
| Troisième type | Formes du changement | – Triade hégélienne – Kuhn et les révolutions scientifiques |
| Quatrième type | Causes du changement | – Weber vulgarisé : éthique protestante cause l’essor du capitalisme- McClelland : the achieving society |
Chapitre 3 : Les lois du changement : le préjugé nomologique
La nomologie est l’étude des lois. Une ambition nomologique, ou nomothétique, se veut donc établir des lois générales, ici applicables au changement social. Boudon donne de nombreux exemples couvrant plusieurs domaines de la sociologie (lois de la mobilisation, lois du développement…). Reprenons l’exemple du tableau : selon Parsons, si une société s’industrialise, alors la famille nucléaire devient le type de famille modal, supplantant le modèle de la famille étendue (pp.22-23; p.90). Cette évolution s’expliquerait par le fait que le statut social est hérité dans les sociétés « traditionnelles », ce qui favoriserait un apprentissage au sein de la famille (par exemple, un fils qui apprend à devenir paysan) et le développement d’une famille étendue. Le statut social est toutefois acquis dans les sociétés modernes, par le truchement d’une éducation et de la recherche d’un emploi en dehors du cadre familial, ce qui entraîne de la mobilité (ipso facto, l’éclatement de la famille étendue). C’est ainsi que la famille de type nucléaire tend à devenir majoritaire.
Mais son analyse repose sur l’étude d’une société singulière (étatsunienne) et ne peut pas prétendre à une validité générale. Pour donner un contre-exemple, le cas du Japon étudié par Ezra Vogel montre que la modernisation s’accompagne d’un renforcement des liens au sein de la famille étendue. « L’entrepreneur qui souhaitait pourvoir un emploi négociait le recrutement du candidat avec la famille de ce dernier. Celle-ci pouvait alors mobiliser les ressources de la solidarité familiale pour s’assurer des termes du contrat » (p.90). Si la « loi » de Parsons est démentie par certains faits, on pourrait donc dire (de prime abord) que cette loi a une portée locale.
Chapitre 4 : Structures et changement, le préjugé structuraliste.
Le structuralisme a déjà fait l’objet de critiques de la part de Boudon (notamment dans À quoi sert la notion de structure ?). Dans le présent ouvrage, Boudon distingue deux significations du terme de structure : comme « type » et comme « traits essentiels ». Sommairement, un type est un ensemble de caractères, et une loi structurelle se présente de la manière suivante : il est fréquent de voir A, B, C ainsi que A’, B’, C’. C’est ainsi un sous-ensemble des lois conditionnelles de type si A alors B, mais avec ici un ensemble de variables, i.e. un système, comme condition (p.23). Encore une fois, le livre est foisonnant d’exemples, et c’est celui du tableau ci-dessus que je vais retenir. Nurkse énonce une loi selon laquelle un pays pauvre, en raison de sa capacité d’épargne et d’investissement négligeables et par conséquent une quasi-impossibilité d’augmenter sa productivité (structure A), restera nécessairement pauvre (B), sauf choc exogène (p.91). Mais il est possible de donner des contre-exemples de pays pauvres qui ont su se développer : c’est le cas du Japon, de l’Angleterre du 18ᵉ siècle.
Chapitre 5 : La quête du primum mobile : le préjugé ontologique.
Identifier un premier moteur du changement social reviendrait à déterminer la cause première de celui-ci. Par exemple, elle peut être une cause matérielle ou conflictuelle, comme chez Marx ou Durkheim. Il est aussi possible de penser un primat des valeurs, comme le souhaite une version vulgarisée de l’analyse de l’éthique protestante par Weber. Cette recherche d’un premier moteur est vouée à l’échec et relève de la métaphysique selon Boudon (p.136).
Il peut également être pertinent de mentionner une distinction qui complexifie les tentatives nomologiques en matière de changement social : celle entre le changement endogène et le changement exogène (p.161 ; Strasser & Randall, 1974, chapitre 2). Le changement social peut être impulsé par des transformations endogènes, c’est-à-dire propres à un système. Ainsi, les caractéristiques d’un système à un temps t suffisent à expliquer les changements survenus à t+1, comme c’est le cas des contradictions internes du capitalisme qui le conduiraient à sa chute, selon Marx. Mais le changement peut aussi être exogène : l’introduction du maïs hybride américain dans le système agricole français est un facteur exogène qui a entraîné le développement de plus grands producteurs par d’importants investissements et la mécanisation (Mendras, 1984 [1967], chapitre 4).
À l’issue de cette première partie, le constat de Boudon est clair : il est impossible de considérer les lois de l’histoire comme ayant une validité universelle. La plupart d’entre elles sont d’ailleurs démenties par les faits. Ce programme de recherche est ainsi voué à l’échec si l’on souhaite décrire, comprendre et expliquer scientifiquement le changement social.
Chapitre 6 : Le déterminisme bien tempéré
« Bien tempéré » (p.165) : il faut reconnaître qu’il existe des situations où le changement social est plus ou moins “prévisible” et d’autres non. Il est alors essentiel de parler de degrés d’incertitude en matière de changement social. Trois sections composent ce chapitre : la place du désordre dans les processus ouverts, dans l’innovation, et par les effets Cournot. Chacune est un argument pour étayer le fait qu’il existe du hasard dans le changement social. Les processus ouverts, en opposition aux processus fermés, renvoient à une situation de la théorie des jeux où la stratégie d’un acteur est incertaine ; et la place du hasard dans l’innovation peut être saisie intuitivement. Ainsi, pour faciliter le propos, je me concentrerai sur les effets Cournot, qui instaurent un hasard « fondamental » (au moins épistémique) dans les processus sociaux.
Cournot est original dans la mesure où il a défini le hasard de manière positive. Il n’est plus « ce qui est trop complexe pour être compris », mais la rencontre de deux chaînes de causalité indépendantes. Par exemple, soit une tuile d’un toit qui tombe sur un passant. Certes, il aurait été possible de prédire le moment de la chute de la tuile (en examinant la qualité du toit) et le moment où l’individu allait passer (en examinant son emploi du temps, ses obligations, etc.). Mais la rencontre de ces deux chaînes de causalité relève d’un autre registre que celui d’un déterminisme. Cet exemple simple a une grande portée. Prenons un exemple sociologique : l’œuvre de Lénine est traversée par un leitmotiv, celui du « parti-guide-et-éclaireur-des-masses » (p.185). Mais cela n’était pas le cas au début de ses productions intellectuelles, quand les ouvriers avaient une méfiance à l’égard des intellectuels en période d’expansion économique. Ainsi, c’est en raison du changement du « système » économique, se caractérisant ensuite par une certaine dépression, et par conséquent un repli ouvrier, par crainte de perdre leur emploi, que la doctrine de Lénine changea. Selon Que faire ?, ce sont les étudiants et les intellectuels qui doivent être le chef d’orchestre (« avant-garde ») du mouvement ouvrier. C’est ainsi la rencontre entre les réflexions intellectuelles de Lénine et la conjoncture économique et sociale qui a permis ce leitmotiv de se développer. La coexistence des enchaînements a donc des effets sui generis. Et la synchronisation des deux évènements n’est pas déterminée : « il faudrait une double régression à l’infini, ce qui est à jamais impossible, quel que puisse être le progrès scientifique » (pp.189-190, note 19). Le déterminisme est donc un constat a posteriori, et ne doit pas être un postulat a priori.
Pars construens
Chapitre 7 : La place du désordre.
Alors, comment faire pour rendre intelligible le changement social, intrinsèquement complexe et où s’immisce le hasard ? Boudon propose un autre programme de recherche, fondé sur l’individualisme méthodologique (IM) et la formulation de théories formelles/modèles. Selon l’IM, le changement social n’est rien d’autre que l’agrégation des actions individuelles, elles-mêmes paramétrées par la structure d’une situation et d’un environnement macrosocial (p.40). Les modèles ne décrivent pas strictement le réel (n’ont pas de contenu) : ce ne sont pas des données empiriques. Ce sont des théories qui peuvent s’appliquer à plusieurs cas particuliers, en tant qu’ils ont la même forme, malgré le contenu divergent. Ils doivent préciser un ensemble de conditions que le réel doit remplir pour que l’on puisse réellement l’appliquer pour expliquer le changement social. Ce n’est qu’a posteriori que l’on pourra ainsi dire qu’il est possible d’appliquer un modèle pour expliquer un changement social. Cette position est proche de la méthode hypothético-déductive classique (p.235).
Par exemple, souvent évoquée dans les travaux de Boudon (2010 ; 2012, p.251), la diffusion d’une innovation quelconque revêt une régularité telle qu’il est possible de la modéliser par un S allongé et étiré comme le montre la figure 1 ci-dessous (Green, 2008). En effet, la diffusion d’une innovation se décline souvent en trois étapes : une phase initiale de croissance durant laquelle un petit groupe s’empare de l’innovation ; une phase durant laquelle l’adoption s’accélère à mesure que l’innovation prouve son efficacité et qu’elle est diffusée grâce audit petit groupe ; et enfin, une phase de saturation, où l’innovation atteint une large adoption et sa diffusion ralentit. Le changement social (ici, la diffusion d’une innovation) peut ainsi être modélisé formellement. Mais il ne faut jamais omettre le fait que la réalité sociale est bien plus complexe que cela, les modèles se voyant ainsi toujours « débordés » (p.238).
Le travail de reconstruction de l’analyse scientifique du changement social par la sociologie est ainsi abouti. Les sociologues disposeraient ainsi de tous les outils, les compétences et la méthode nécessaires pour pouvoir comprendre les individus qui agissent, décrire un changement social comme conséquence de leurs actions, mais également de formaliser les analyses pour monter en généralité (voir aussi Fararo et Kosaka, 2003, p.6 et sq.). La contingence du changement social, tout comme les régularités de l’histoire, sont ainsi pleinement intégrées au programme boudonien : la première par l’impossibilité d’établir des lois de l’histoire de validité générale et le devoir de se contenter d’expliquer a posteriori le changement social ; la seconde par l’élaboration de modèles formels qui permettent la subsumption (1971, p.167) d’évènements empiriques sous des paradigmes explicatifs plus larges.
Référeneces bibliographiques :
Boudon R., 1971, La crise de la sociologie. Questions d’épistémologie sociologique. Genève, Librairie Droz.
—, 1984, La place du désordre. Critique des théories du changement social. Paris, PUF.
—, 1986, « Individualisme et holisme dans les sciences sociales » dans Leca J. et Birnbaum P. (dir.), Sur l’individualisme.
Cherkaoui M., 2000, « La stratégie des mécanismes générateurs comme logique de l’explication », dans Baechler J. et al. (dir.), L’acteur et ses raisons. Mélanges en l’honneur de Raymond Boudon, Paris, PUF.
Fararo T., Kosaka K., 2003, Generating Images of Stratification. A Formal Theory. Dordrecht, Kluwer Academic Publishers.
Green L W., 2008, « Evolution of Diffusion and Dissemination Theory », in Journal of Public Health Management and Practice, vol. 14, n°2, p. 99-108.
Mendras, 1984 [1967], La fin des paysans. Babel, Actes Sud.
Strasser H., 1974, An introduction to Theories of Social Change, Cambridge, Cambridge University Press.


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